Compte rendu de la conférence-débat avec Saïd BOUAMAMA
Par pcf-corbeil le jeudi, 21 janvier 2010 - Social

Le secteur mouvement des idées du PCF 91, le collectif quartiers populaires ainsi que le réseau des lecteurs de l’Humanité de Corbeil Essonne invitaient mardi soir le sociologue Saïd Bouamama venu spécialement de Lille (il travaille à l’IFAR…) pour une conférence-débat traitant de la paupérisation, précarisation et discriminations dont sont victimes les quartiers populaires, conséquences des politiques libérales menées depuis plusieurs décennies. Une trentaine de participants, venus de toute l’Essonne, ont assisté à ce débat passionnant et riche d’enseignements.
Notre invité a commencé par rappeler l’importance des mots. Lorsque les médias nous parlent avec dédain de « banlieues » ou de « cités » en se gardant d’appeler ces quartiers populaires par leur nom, cela a un sens. Saïd Bouamama arpente ces quartiers depuis des dizaines années pour ses enquêtes de terrain et a eu l’occasion d’interviewer de nombreux habitants d’âge, sexe et culture différents. Il dresse le portrait d’une génération élevée au « hard-discount » qui contrairement aux générations précédentes a perdu l’espoir. Le chômage qui touche massivement ces quartiers joue un rôle de désocialisation aux effets dévastateurs. La culture ouvrière étant centrée autour du travail qui jouait un rôle primordial à chaque instant de la vie, même dans les choix amoureux, les chômeurs de « la génération des parents » vivent leur situation comme la perte de leur dignité face notamment aux plus jeunes. L’autorité parentale se trouve ainsi sérieusement compromise, ce qui est interprété comme « une démission des parents » par le discours dominant. Partout, les liens sociaux se distendent. Le discours moralisateur de la droite tendant à culpabiliser ses victimes fonctionne à plein régime. Les quelques exemples d’enfants d’ouvriers ayant accédé au statut de cadre ne servent qu’à cacher la misère et à faire croire que le système fonctionne. « Quand on veut, on peut » disent ils. Mais la précarisation qui est imposée à ceux qui ont « la chance » de trouver du « travail » est d’une violence inouïe. Il se passe en moyenne quatorze ans entre la fin des études et l’adoption d’un emploi stable qui n’est pas souvent l’aboutissement « logique » de ces années de précarité. Entre temps, CDD, temps partiel, interim…. Souvent le système engendre des monstres : intérim presque à vie, salariés qui s’installent dans l’idée que le CDD est la seule forme de travail qu’ils peuvent obtenir, même s’ils ont dépassé la quarantaine… On constate aussi, comme si ce n’était pas suffisant, une ségmentarisation du monde du travail : on trouve maintenant des emplois de « femmes », des emplois de « jeunes », des emplois de « noirs »… La discrimination à l’embauche décourage les jeunes issus de l’immigration qui, selon Saïd, constituent 30% des milieux populaires. D’après les études menées par le Bureau International du Travail (BIT), qu’on ne peut pas soupçonner de gauchisme, quatre employeurs sur cinq préféreraient un candidat à l’embauche au patronyme à consonance hexagonale, « le candidat du groupe majoritaire », à compétences et diplômes égaux. Face à ce désastre social, les médias à la botte du pouvoir ont beau jeu de parler de « parents démissionnaires » la où il n’y a que des parents dépassés face à cette situation catastrophique. L’éducation n’est pas du seul ressort des parents. L’Etat et les collectivités doivent, eux aussi, jouer leur rôle. Mais pour cela il faudrait qu’on leur en donne les moyens, ce qui n’est bien sûr pas la volonté du régime sarkozyste. Le débat sur « l’identité nationale » n’a pour unique objectif de diviser ceux qui devraient être unis. Comme disait Marie-George Buffet lors du meeting du Front de gauche au Palais des congrès de Paris le 10 janvier 2010, « l’ouvrier français est plus proche de l’ouvrier étranger que du patron français ». Le clivage ne se situe pas entre « français de souche » et « travailleurs immigrés » mais entre exploiteurs et exploités. Les problèmes rencontrés dans les quartiers populaires sont d’ordre économique ou social, et non pas ethniques, comme voudrait nous le faire croire ce pseudo débat aux relents nauséabonds. La chasse aux sans papiers a pour conséquence de soumettre ces travailleurs à des conditions de travail proches de l’esclavage et de fournir au entreprises une main d’œuvre bon marché : ces salariés travaillent en France avec la bénédiction du patronat, dans l’hypocrisie généralisée. Lorsqu’ils ne sont plus « bons pour l’exploitation », ils deviennent « bons pour l’expulsion ».
Après cette brillante intervention, le débat a tourné sur plusieurs questions. D'abord, une précision utile quant à la définition des "milieux et quartiers populaires", déterminés souvent par le type d'habitat. Une simple visite dans les anciens corons du Nord de la France suffit pour nous convaincre qu'il s'agit de composition de la population, et donc de différence de classe et non d'habitat. Une intervenante a soulevé le problème d’un « manque de respect » constaté chez certains jeunes défavorisés. Saïd ainsi que d’autres participants ont rétorqué que ces jeunes, pourtant français, ne se sentaient pas forcements respectés ni par la Police, ni par les employeurs ni en général par la société française dont ils font pourtant partie. La stigmatisation dont ils font les frais est souvent la cause de comportements asociaux. La question de la mixité sociale a été longuement abordée, grâce aussi aux interventions d’élu(e)s ou d’ancien(ne)s élu(e)s qui l’ont mis en rapport avec la politique menée par les municipalités de gauche, notamment communistes, mais pas seulement (cf. le cas d’Épinay-sous-Sénart, qui présentera bientôt un dossier à la HALDE, afin d’être reconnu comme « ville victime de discriminations »). Notre invité s’interroge sur cette politique. Là où il n’y aurait que des pauvres, il n’y aurait que des problèmes ? Est-ce qu’en installant un cadre ou un instituteur en face d’un chômeur on réglerait les difficultés rencontrées par ce dernier ? En des temps pas si lointains, le maitre et l’esclave vivaient ensemble et cela n’était pourtant pas porteur de conditions de vie meilleures pour le malheureux esclave… Cherchons-nous la « diversité » ou l’égalité ? C'est d'ailleurs la difficulté rencontrée par les maires aujourd'hui, quand ils veulent mettre en œuvre des politiques de "mixité sociale" qui ne se fera pas par un retour hypothétique des classes moyennes dans les "quartiers". Une ancienne élue de Corbeil rappelle que cette mixité était jadis le résultat de l'application du 1% patronal pour le logement, grâce auquel des logements de fonction étaient attribués à des salariés de différents métiers, qui se mélangeaient ainsi aux autres habitants d'un quartier populaire. La question de la mixité sociale a entraîné une réflexion sur la pauvreté: les restructurations actuelles de certains quartiers font disparaître les plus pauvres à force de les reloger sans arrêt, et à cause de la hausse des loyers. Aujourd'hui, militants et humanitaires s'en inquiètent: la pauvreté est en hausse, mais surtout elle devient de plus en plus "invisible". À ce sujet, interrogé sur le vote des plus défavorisés en faveur de Sarkozy en 2007, Saïd a remis les choses en place, en présentant les vrais chiffres. Les électeurs populaires, quand ils votent, votent à gauche, comme nous l'a montré le référendum de 2005. La question de l'abstention est donc pour nous la plus préoccupante: "invisibles", les pauvres le sont aussi politiquement. Pour y remédier, il faut mener le combat pour le vote des étrangers non communautaires: comment demander à ceux que la France ne considère pas comme des citoyens à part entière d'inculquer à leurs enfants les droits et les devoirs du citoyen français? Le poids politique d'un tel combat, qui mettra fin à bien des frustrations, s'est vérifié à plusieurs reprises lorsque des villes ou des militants ont organisé des "votations" pour ces étrangers (l'expérience du référendum de 2005 sur la place des Tarterêts organisé par les militants communistes). À l'inévitable question sur la prétendue montée de lobbies intégristes menaçants ou le poids de plus en plus important des croyances, qui donne l'image d'une jeunesse dépolitisée et manipulée, notre invité, et aussi quelques-uns des participants ont d'abord souligné que la religion sert trop souvent de prétexte, pour faire croire que les combats à mener sont contre les "intégristes", tandis qu'il s'agit de combats sociaux. Et Saïd de rappeler que la religion, dont il ne faut pas surestimer le poids dans une société laïque et de plus en plus sécularisée comme la France, n'est pas seulement "l'opium du peuple": la suite oubliée de cette fameuse formule de Marx est bien plus intéressante à méditer aujourd'hui, car la religion est aussi "le souffle des opprimés, le cœur d'un monde sans cœur". "Oppression", "monde sans cœur": en d'autres termes, la société capitaliste. C'est pourquoi notre première préoccupation doit être de recréer la solidarité humaine au plus près. Les militants ont là une lourde tâche, un défi à relever. Passé ces constats nous nous sommes interrogés collectivement sur les solutions à proposer face à cette situation. D’après Saïd, il faut procéder en trois temps. Dans un premier temps, comprendre, analyser et expliquer. Souvent, les victimes du système n’en comprennent pas tous les ressorts, ce qui rend plus difficile une prise de conscience et une volonté d’agir. Ensuite, donner de l’espoir. Il n’y a pas de fatalité, en passant de la colère à la révolte on peut faire bouger des montagnes. Enfin, s’unir. Dépasser les clivages « ethniques », artificiels, qui ne font que masquer les clivages sociaux, qui, eux, sont réels et adopter une conscience de classe qui ferait trembler nos oppresseurs.
Après avoir chaleureusement remercié notre invité, la discussion s’est poursuivie autour de réjouissances solides et liquides venues d’Espagne, de Grèce et d’autres contrées lointaines qui nous rappellent que l’ « identité nationale » est autrement plus riche qu’un béret ou une baguette….
Voir aussi : La France : autopsie d’un mythe national
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Commentaires
Merci Saïd d'être venu d'euche nord pour nous faire partager le fruit de tes recherches et ton point de vue très enrichissant sur les quartiers populaires. Saches que tu sera toujours le bienvenu dans notre belle ville de Corbeil-Essonnes et que si tu veux venir boire un coup à la maison c'est quand tu veux chtio biloute, ma porte t'es grande ouverte.
@+ mon camarade.