Il est vrai que maintenant tous les "experts", politiques, économistes ou éditorialistes patentés, tous ceux qui ont l'habitude de parler juste pour le plaisir d'entendre leur voix ou de voir leur interview publié dans un journal, s'en donnent à cœur joie. Maintenant, la Grèce sera sauvée, par la volonté des dieux; maintenant, il aura une armée de médecins et d'infirmiers qui se pencheront sur son lit de malade (certains diront même de mourant...), qui tenteront avec condescendance de lui montrer "ce qu'il aurait dû faire", "ce qu'il doit faire", les "mesures à prendre" afin d'obtenir demain un satisfecit et une bonne note. Maintenant, voilà mon pays à l'école. Parmi ses instituteurs, un si grand spécialiste de la finance et un si grand pourfendeur du capitalisme que le "rouge" Daniel Cohn-Bendit (interview au journal Eleftherotypia du 12.02.2010). Il dénonce le fait que la Grèce dépense trop pour sa défense, sans pour autant rappeler que la "défense" européenne, celle qui aurait dû être indépendante de la pression des USA et de l'OTAN, n'existe pas, sans aucune allusion au fait que l'OTAN, dont la Grèce et sa voisine, la Turquie, sont membres, favorise tacitement non seulement les provocations turques aux frontières entre les deux pays, mais surtout la présence à Chypre d'une armée d'occupation depuis 1974... Par ailleurs, on aurait bien aimé que ce grand spécialiste nous dise quel(s) pays de l'UE ne dépense(nt) pas "trop" pour la défense. On aurait également aimé entendre d'une bouche aussi experte une position sur le lien entre l'UE et l'OTAN. Mais il n'y a rien, et pour cause: ce sont là des questions bien plus gênantes que de blâmer un pays en crise!

Oh, bien sûr, il a quelques mots sympathiques pour Chypre, toujours en taisant le fait que l'UE, qui aurait eu une carte à jouer pour contribuer à la réunification de l'île, a accepté d'accueillir en son sein *uniquement* la partie greco-chypriote sans scrupule, en entérinant tacitement la division, cette blessure toujours ouverte dont les conséquences sont encore visibles et polluent la vie des gréco-chypriotes mais aussi des turco-chypriotes. M. Cohn-Bendit, tout à son ardeur de revenir à son sujet préféré, l'Europe (libérale, bien sûr), ne nous dit pas que la logique du grand marché capitaliste qu'est l'UE aujourd'hui s'accommode très bien avec la bourgeoisie d'affaires chypriote: pourquoi donc s'encombrer de choses si futiles que la vie des peuples?

Par la suite, en bon pro-européen (ce qui signifie, dans le vocabulaire conventionnel: "partisan de l'Europe libérale"), l'écologiste (jadis) révolutionnaire converti au libéralisme évite soigneusement de répondre à la question essentielle, à savoir si l'intérêt que les Européens ont manifesté pour la Grèce ces derniers jours est un intérêt sincère pour sauver ce pays, ou bien juste une preuve de leur inquiétude pour eux-mêmes et pour leur monnaie commune. Savez-vous ce qu'il répond, dans sa grande expertise? Citation tirée de son interview: "Je n'ai pas de “divan” pour le savoir. Les politiques de l'Europe ne sont pas sur mon divan. Vous voyez, je ne suis pas psychanalyste. La Grèce est membre de l'Europe et appartient à la zone euro. Point barre...". Les Grecs apprécient beaucoup cette assertion, comparable à l'inimitable "la France, on l'aime ou on la quitte", citation dont l'auteur est connu de tous. Si donc la Grèce est dans la zone euro et qu'elle souhaite y rester, elle doit se plier sans mot dire aux règles du marché capitaliste, de celui-là même qui est à l'origine de la crise mondiale qui sévit actuellement. Le remède pire que le mal... Un peu comme les "mesures" prises par la droite grecque pour prévenir les incendies en 2007, qui ont tellement aggravé la situation que la situation a recommencé, en pire, en 2009. Mais de cela aussi, notre écologiste ne dit mot: peut-être la nature d'un pays comme la Grèce détruite pour des décennies vaut moins qu'une bonne dose de libéralisme pour lui montrer "le droit chemin"?

Cet avis très circonstancié est révélateur de la faillite de l'Europe libérale, qui a considéré longtemps que les investisseurs allaient venir s'installer sur le sol grec parce que ce pays devenait de plus en plus compétitif. Mais attention, il ne s'agissait point de compétitivité autre que celle des services, du tertaire surdimensionné, des "industries" du tourisme et de quelques autres bandits de l'immobilier et surtout des travaux publics. Il s'agissait aussi d'un pays bien commode, un amortisseur à la frontière de l'Europe, qui pourrait faire barrage à l'installation de "la misère du monde" chez d'autres, plus propres, plus policés, plus développés: la Grèce pourrait bien se servir des flots de migrants pour faire avancer des pans entiers de l'économie souterraine, personne ou presque ne s'en est ému. Il s'agissait enfin d'un "élève" à surveiller pour permettre son amélioration, afin qu'il devienne aussi bon que l'Espagne, le Portugal ou l'Irlande, ses actuels compagnons d'infortune. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, lorsque nous menions campagne, en France en 2005, pour une autre Europe que celle des capitalistes, les Grecs étaient parmi les premiers à nous encourager, à nous soutenir, à signer des déclarations et à déplorer l'absence de référendum chez eux: les conséquences du corset imposé par le Pacte de Stabilité n'échappaient pas à ceux qui constataient, impuissants, la dégringolade de leur pouvoir d'achat malgré des subventions copieuses de la part d'une Europe "amicale" et hypocrite.

Aujourd'hui, plusieurs "experts" très bien informés semblent découvrir la dette grecque, l'économie affaiblie voire exsangue du pays, la fraude fiscale et le travail au noir qui privent l'État de ses recettes, les subventions européennes englouties par différents "scandales". Aujourd'hui, des "agences de notation" (privées, à la réputation plus que douteuse) baissent la note de la Grèce. Aujourd'hui, quand le gouvernement socialiste de Giorgos Papandreou annonce une austérité drastique, les "marchés" (qui?) le félicitent. Aujourd'hui encore, le peuple grec s'interroge dans quel piège il est tombé, lui, qui pensait voir enfin le bout du tunnel, en chassant à grands coups de pied la droite omnipotente de Costas Karamanlis, une droite de gabegie et de faillite morale, une droite qui a laissé brûler une bonne partie du pays en 2007 et est restée sans voix devant les flammes menaçant Athènes en août 2009, une droite qui a distribué à ses amis des autorisations d'ouvrir des soi-disant "établissements d'études supérieures libres" privés (dont la plupart ne discernaient aucun diplôme reconnu), illusion d'accès au savoir pour de nombreux jeunes n'ayant pas réussi le concours d'entrée à l'université.

Oui, la fraude fiscale existe en Grèce et elle est très répandue; mais quelle volonté politique ont montré les gouvernements successifs de la droite OU de la social-démocratie pour faire cesser ce fléau? Oui, les lobbies qui ont englouti des subventions européennes destinées au développement du pays sont une réalité; mais la social-démocratie actuellement au gouvernement a-t-elle oublié que certains de ces lobbies ont été par le passé des repaires d'amis de ministres social-démocrates (du gouvernement d'Andréas Papandreou, le père de l'actuel premier ministre)? Oui, la Grèce, comme le dit Cohn-Bendit, est bien dans la zone euro; mais pourquoi oublier de préciser que c'est le gouvernement social-démocrate de Costas Simitis, tant apprécié des libéraux de Bruxelles, qui s'est empressé de faire rentrer le pays dans cette zone, sachant pertinemment que son économie n'était pas au point et qu'il y avait davantage à perdre qu'à gagner pour le peuple grec?

La zone euro, celle qui verse aujourd'hui des larmes de crocodile sur mon pays, par la voix d'éminents "sauveurs" comme Mme Merkel et M. Sarkozy, nous rassure qu'elle ne laissera pas la Grèce faire "faillite", mais que le gouvernement grec doit renforcer ses mesures de rigueur budgétaire pour réduire ses déficits abyssaux. La zone euro, l'euro remplaçant la drachme, la modernité, l'avenir: nous avions eu par le passé l'occasion de constater que le paradis qu'ils nous avaient annoncé n'existait pas, mais qu'il s'est transformé en enfer pour les salariés (et les chômeurs, dans un pays où le chômage officiel s'élève à 1/10 de la population, je n'ose même pas parler du chômage "officieux"...). Imaginez-les, ces salariés, recevant des salaires "grecs", mais étant obligés de payer des prix "européens" pour nourrir leur famille, se vêtir, offrir de bonnes études à leurs enfants, se loger etc. Imaginez le système du paradis dont rêvent les libéraux: un quart des PME ou TPE ne déclarent pas leurs salariés, ce qui accroît la fraude fiscale (la part non déclarée du salaire est versée au noir, quand elle l'est) et empêche toute revendication (un salarié au noir est un salarié docile et corvéable à merci, à l'instar des salariés sans-papiers en France...). Imaginez encore l'avenir radieux des "ruptures à l'amiable" et autres "auto-entrepreneurs" que la propagande de la droite nous présente comme une panacée: dans les nombreuses écoles privées de langues (mais aussi dans d'autres PME ou TPE), les mêmes salariés, souvent très qualifiés avec de hauts diplômes universitaires, sont "embauchés" pour 9 mois, la durée d'une année scolaire, licenciés par la suite (pour travailler au noir) et réembauchés à la rentrée sous le même régime; ou bien pire: les salariés ne sont pas "embauchés" du tout, mais considérés comme des prestateurs de services indépendants, de sorte que l'employeur n'a aucune obligation à leur égard...

La liste serait longue, et toutes ces dérives ont préexisté de l'entrée de la Grèce dans l'UE et dans la zone euro. Mais ces exemples, ignorés du grand public, donnent déjà une idée de ce qui se profile à l'horizon si nous laissons faire. Il ne serait pas inutile d'ailleurs de rappeler ici la faiblesse du mouvement social et de la gauche grecque (NDLR: contrairement au français, le terme "gauche" dans le vocabulaire courant grec désigne les formations à gauche du PASOK, le parti socialiste grec), qui n'ont pas permis une prise de conscience plus générale de la catastrophe. C'est pour cela que les grandes grèves et les mobilisations de décembre 2008 ont donné tant d'espoir à des citoyens habitués à s'accommoder du moindre mal ou à avoir recours à des solutions individuelles, abandonnant le terrain de la lutte collective. Mais aux dernières élections (septembre 2009), les deux formations de gauche (KKE et SYRIZA) ont perdu chacune un siège, tandis qu'en face, l'extrême-droite relevait la tête avec un gain de 5 sièges et eun augmentation de près de 2% par rapport à 2007. Situation inquiétante dans un pays où les stigmates de la dictature des colonels (1967-1974) ne sont pas complètement effacés...

Le dossier que nous allons publier, qui contient des extraits d'articles d'économistes ou de journalistes spécialisés, paru dans l'édition dominicale d'Eleftherotypia (le 7.02.2010) contribuera, nous l'espérons, à éclairer nos internautes, au-delà des simplifications bien commodes des grands médias asservis aux grands groupes capitalistes. Il dévoilera des aspects oubliés d'un problème majeur de notre Europe, une Europe qui, de Maastricht au Traité de Lisbonne, a été conçue et a fonctionné comme un grand marché capitaliste, dans la joie et la bonne humeur des prédateurs de tout poil, que vous aurez l'occasion de voir représentés avec leur vrai visage dans la caricature qui accompagne le dossier.

En Grèce, comme dans toute l'Europe, nous avions montré par le passé que les peuples savent se soulever, proposer des alternatives, résister et agir pour leur avenir. En Grèce, comme dans toute l'Europe, nous poursuivons aujourd'hui ce combat. Les grévistes grecs de la semaine dernière, les paysans grecs en lutte depuis des mois, les jeunes grecs de la génération des "700 euros" de 2008, toutes ces forces donnent une image du pays bien plus vivante et vivifiante que les salles de marché à l'atmosphère nauséabonde. Bien plus que la condescendance hypocrite des dirigeants européens qui veulent mettre la Grèce au pas, la solidarité en Europe est, et sera, l'affaire des peuples!

Dina Bacalexi

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