Afin de mieux cerner ce rapport, il convient d’abord de répondre à deux questions essentielles : qu’est-ce que la politique ? les médias sont-ils des organes officiels de l’expression du pouvoir en place ?

 

1.      La politique est l’incarnation d’idées et d’idéaux (qui varient selon les époques historiques) pour lesquels nous serions prêts à lutter, voire même de nous sacrifier. C’est également l’expression d’un territoire, d’une population, d’un peuple. Ces idées et idéaux ont besoin d’une expression, d’un symbolisme, d’une mise en scène dans le sens théâtral du terme, pour être sur le devant de la scène et passer auprès du public.

2.      Les médias ont été par le passé une « courroie de transmission » officielle du pouvoir en place via la censure et la mainmise gouvernementale sur l’information. Mais la thèse d’un complot propagandiste aujourd’hui ne tient pas compte du fait que le récepteur n’est pas forcément passif (il interprète, il décode), ni l’émetteur tout-puissant. La soumission totale n’existe pas : même Berlusconi, dont l’empire (et l’emprise) médiatique ne fait aucun doute, n’a pas gagné (ou pas gagné tout seul) toutes les élections.

 

Berlusconi est un chef d’entreprise. Sarkozy est le chef d’un Etat qu’il considère comme une entreprise. Or la télévision d’aujourd’hui est basée sur le modèle de l’entreprise compétitive. Leur objectif commun est de remplacer l’État providence par l’État néolibéral, l’État-entreprise. La nouvelle incarnation du politique serait donc la « multinationale » compétitive, assortie d’une idéologie sécuritaire censée protéger (en réalité contrôler). Cette « démocratie de la compétition » implique une adaptation de tous les secteurs (y compris les services publics), et bien sûr des médias. D’où un nouveau rythme très court et haché, actions rapides, stress… ce qu’incarne très bien le président français dont la série préférée est « 24h chrono », ou le président du Conseil italien, dont la référence est la telenovela. Les médias audiovisuels produisent donc des représentations symboliques qui visent l’hégémonie.

 

Un examen diachronique de la télévision s’impose pour comprendre son évolution actuelle.

 

À l’époque de la « paléo-télévision », la censure s’exerçait sur l’essentiel, l’information, qui devait « dire la vérité » mais les autres programmes jouissaient d’une grande liberté. La télévision, fenêtre ouverte sur le monde, distinguait clairement information et fiction. 

 

La « néo-télévision » actuelle ne fait plus cette distinction, puisqu’elle n’est plus une « fenêtre ouverte sur le monde » mais parle d’elle-même. ; elle ne « dit pas » la vérité, elle se confond avec elle, elle est le monde et la vérité. Le journal télévisé n’est rien d’autre qu’une émission de divertissement : l’accent y est mis sur le rapport entre le spectateur et ce qui y est montré, l’univers familier, proche de nous, quotidien et imprégné d’émotion. C’est elle qui donne le tempo : des centaines de chaînes, un flux permanent d’information dont la dernière chasse les précédentes. Voilà ce qui incite les politiques comme Sarkozy et Berlusconi à organiser leur agenda de manière à rester maîtres du jeu : peu importe le fond, il faut une info par jour pour garder la main, empêcher les autres de suivre ou bien les obliger à jouer avec des règles qu’ils n’ont pas fixées. Ainsi, la télévision est un moyen de théâtraliser la politique dans une période de crise de la représentativité. Elle est l’objet passion et nourrit l’imaginaire collectif.

 

Deux exemples caractéristiques de cette méthode : le talk show et la télé-réalité.

 

Sarkozy et Berlusconi proposent un mélange de vie privée/vie publique sur le modèle du talk-show dans lequel l’animateur est central : c’est lui qui choisi le thème, le rythme et donne la parole, l’essentiel étant qu’il entretienne une relation familière tant avec le public qu’avec l’homme politique. Peu importe qu’on soit pour ou contre lui, peu importe même le contenu des histoires présentées (frasques sexuelles, scandales, divorces ou remariages) : la proximité du politique avec « les gens ordinaires », représentée même dans la scénographie des plateaux télévisés, capte l’attention du public bien plus que le discours politique.

 

La télé-réalité, quant à elle, exacerbe l’esprit de compétition en valorisant le winner comparé au looser, pour qui on peut éprouver du rejet ou même de la compassion. C’est une façon insidieuse de véhiculer l’idéologie ultra-libérale : la télévision contribue ainsi à l’application du projet sarko-berlusconien de l’État-entreprise, qui s’infiltre dans notre vie et tente de dominer nos esprits. Des équipes qui s’affrontent, un arbitre, des forts et des faibles comme au foot : n’oublions pas que Berlusconi possède une équipe de foot…

 

Car c’est là le point le plus important : le capitalisme actuel, au moyen de cette captation de l’attention du spectateur-consommateur, accroît sa domination en lançant de nouveaux produits qui engendrent de nouveaux profits. C’est pourquoi les programmes, surtout les séries télévisées, jouent un rôle bien plus important pour véhiculer une idéologie que les journaux télévisés.

 

Dans le débat, le constat que les médias ne sont pas tout-puissants (cf. leur campagne échouée lors du référendum européen de 2005) a mis sur le tapis la question de l’internet et de ses limites en tant qu’espace de liberté. Même si la thèse du contrôle absolu de la télévision par le pouvoir n’était pas partagée, nous nous sommes interrogés sur le choix des partis et des idées politiques qui ont la faveur de la télévision, sur les raisons pour lesquelles le PCF en est souvent exclu, sur le rôle qu’a pu jouer la présentation notamment de la campagne des régionales pour faire montre l’abstention ou sur l’influence de certains programmes, notamment documentaires, soit comme contrepartie à l’uniformisation consensuelle et éveil de l’esprit critique, soit, au contraire, comme moyens d’orienter un vote, quand ils sont présentés à la veille des élections. L’éveil de l’esprit critique se fait également grâce à l’éducation scolaire et l’éducation populaire, d’où la nécessité d’apprendre à décoder la grammaire de l’image, comme nous le faisons avec les textes. À condition que le cerveau ne soit pas « disponible », la télévision peut être lue de façon critique, ce qui accroît notre capacité de réaction et invalide toute thèse de « contrôle » automatique. L’espoir existe, même si nous reconnaissons que le grand capital, qui a très bien saisi les enjeux, investit dans les chaines télévisées en attendant un profit financier en même temps qu’idéologique.

 

En conclusion, il est important pour la gauche de transformation sociale et de combat de dépasser les idées reçues : séparer la politique de la psychologie et de la médiocratie, résister à la tentation de désigner à tout prix un « coupable » des dérives constatées tous les jours, comprendre que désormais le combat se mène dans les entreprises, où le marketing moderne façonne les esprits en récupérant jusqu’aux valeurs de la gauche (cf. la valeur travail), en véhiculant l’idéologie de la réussite à tout prix, de l’homme actif et réactif. Tels le Sarkozy-shérif défenseur de toutes les victimes ou le Berlusconi-ouvrier du chantier de reconstruction dans l’Aquila dévastée, l’idéologie médiocratique évacue le sens de la politique. Ce sens est aujourd’hui à reconstruire, mais cette reconstruction ne se fera pas uniquement à travers la technique, le militantisme virtuel ou l’expertise de quelques-uns. Si une frange importante des gens, surtout populaires, n’ont que la télévision pour s’informer et s’instruire, c’est l’apprentissage au quotidien, le contact humain et militant, l’éducation et le développement de la pensée critique qui seront les chantiers à ouvrir pour échapper au modèle sarko-berlusconien et changer notre rapport avec la télévision et la politique.