En attendant le "plan"

 

Le suspense fut insoutenable, les tentatives de diversion nombreuses. Souvent, éditorialistes savants et médias conventionnels ont tenu l'opinion publique française en haleine: l'Europe allait-elle "aider" l'enfant prodigue ou le chasser définitivement de son giron "vertueux"? la Grèce allait-elle se passer de l'Europe pour se tourner uniquement vers le FMI? les mesures allaient-elles "rassurer" les marchés si "inquiets" (il semblerait maintenant que les "marchés" ont des sentiments...)? l'Allemagne est-elle le censeur suprême, voire l'ennemi de la Grèce, la sommant de sauter dans le vide plutôt que de contribuer à la "sauver"? pourquoi donc les contribuables européens (allemands et français notamment) devraient-ils "payer" pour une dette qui n'était pas la leur? et si la dette grecque n'était qu'un prétexte dans la bataille des élections régionales allemandes? etc. etc. Trêve de suspense: ce n'était qu'une intimidation, une bonne dose de correction "morale", afin que ce peuple cigale n'oublie pas qu'il est scruté à la loupe, noté et re-noté par de puissants évaluateurs, ceux-là même qui ont si bien prévu que la crise (celle qui sévit depuis 2007 avec la violence qu'on lui connaît) n'allait pas arriver... Un pays à l'école, un peuple sous le joug de la finance, et le gouvernement social-démocrate de Giorgos Papandréou qui perd sa crédibilité. Aujourd'hui, le peuple grec s'interroge dans quel piège il est tombé, lui, qui pensait voir enfin le bout du tunnel, en chassant à grands coups de pied la droite omnipotente de Costas Karamanlis, une droite de gabegie et de faillite morale, une droite qui a laissé brûler une bonne partie du pays en 2007 et est restée sans voix devant les flammes menaçant Athènes en août 2009, une droite qui a distribué à ses amis des autorisations d'ouvrir des soi-disant "établissements d'études supérieures libres" privés (dont la plupart ne discernaient aucun diplôme reconnu), illusion d'accès au savoir pour de nombreux jeunes n'ayant pas réussi le concours d'entrée à l'université.



Contenu du "plan" et tentatives de division en Europe

 

Mais revenons au "plan". Sans avoir ici la place pour en exposer les détails, il suffit de mentionner quelques mesures emblématiques de la logique de l'orthodoxie néolibérale qui se réjouit aujourd'hui d'avoir enfin imposé sa loi: gel de tous les salaires et des pensions pour toute la durée du "plan" (qu'on annonce pour trois ans, mais...); suppression des 13e et 14e mois des salariés et retraités (équivalents aux congés payés); hausse de 10% de tous les taux de TVA (taux le plus haut à 23%), ce qui équivaut à des hausses spectaculaires des prix de tous les biens et des services; calcul de la retraite sur la base des revenus de toute la durée de la vie professionnelle; établissement d'un rapport direct entre âge de retraite et espérance de vie (c'est-à-dire relèvement de l'âge de départ à la retraite et baisse des déjà scandaleusement maigres pensions); changement du système des licenciements et des indemnisations (cela équivaut à l'application de la loi de la jungle généralisée, car en Grèce les salariés sont loin d'être protégés comme en France...).


À l'annonce des mesures qui exigent "une unité nationale" et un "effort partagé" (dixit M. Papadreou), on ne peut pas s'empêcher de penser à un détournement de l'acronyme di FMI, trouvé dans le journal Eleftherotypia du 21.03.2010: en reprenant les trois lettres grecques de cet acronyme, le FMI devient "Terrorisme Néolibéral International", qui mérite bien son nom. Tout comme son émule, l'Europe: ni l'un ni l'autre ne se soucient de la Grèce ou des autres "Porcs" (les fameux PIGS, Portugal, Irlande, Grèce et Espagne). L'objectif est tout simplement de servir au public encore une leçon d'orthodoxie capitaliste, telle qu'ils ont servie en 2005 lors du référendum ou telle qu'ils ont reprise lors du débat sur le traité de Lisbonne et le référendum "promis" en 2007 et jamais réalisé. Pire encore que le "terrorisme", ces tentatives de séparer les peuples de l'Europe entre "propres" et "sales" (d'où la connotation des PIGS) instaurent des divisions profondes, attisent le repli sur soi et le nationalisme, maintiennent les peuples loin de la nécessaire convergence des batailles sociales, syndicales, politiques et idéologiques qui seules peuvent les sortir de la résignation ou de la torpeur. Enfin, astuce suprême d'un système capitaliste qui colonise les esprits maintenant qu'il ne peut plus coloniser les pays (encore que...), tout le bruit autour de la Grèce ne renseigne guère les opinions publiques des autres pays, notamment de la France et de l'Allemagne (puisque ce sont ces pays qui sont censés jouer un rôle majeur dans l'activation du "mécanisme de sauvetage") sur les causes réelles qui ont mené la Grèce dans la situation actuelle.

 


Tentons quelques éclaircissements

 

On dénonce le fait que la Grèce dépense trop pour sa défense, mais personne ne rappelle que la "défense" européenne, celle qui aurait dû être indépendante de la pression des USA et de l'OTAN, n'existe pas, tout le monde oublie que  l'OTAN, dont la Grèce et sa voisine, la Turquie, sont membres, favorise tacitement non seulement les provocations turques aux frontières entre les deux pays, mais surtout la présence à Chypre d'une armée d'occupation depuis 1974... Comment oublier le fait que l'UE, qui aurait eu une carte à jouer pour contribuer à la réunification de l'île, a accepté en son sein *uniquement* la partie greco-chypriote sans scrupule, en entérinant tacitement la division, cette blessure toujours ouverte dont les conséquences sont encore visibles et polluent la vie des chypriotes des deux côtés? Comment ne pas voir que la logique du grand marché capitaliste qu'est l'UE aujourd'hui s'accommode très bien avec la bourgeoisie d'affaires chypriote et ne s'encombre pas de choses si futiles que la vie des peuples?

 

Il a souvent été question du départ de la Grèce de la zone euro ou d'un prétendu "consensus social" qui l'aiderait à éviter le "plan" notamment du FMI (jugé pire que celui de la seule UE), à l'instar des pays baltes comme la Lituanie. Outre que ledit "consensus" a eu des conséquences désastreuses notamment pour les retraités de ce pays, les doctes analyses sur la zone euro (dedans ou dehors?) rappellent l'inimitable "la France, on l'aime ou on la quitte", citation dont l'auteur est connu de tous. Si donc la Grèce est dans la zone euro et qu'elle souhaite y rester, elle doit se plier sans mot dire aux règles du marché capitaliste, de celui-là même qui est à l'origine de la crise mondiale. Le remède pire que le mal... Un peu comme les "mesures" prises par la droite grecque pour prévenir les incendies en 2007, qui ont tellement aggravé la situation que la situation a recommencé, en pire, en 2009. Ou comme celles qu'on nous promet maintenant pour... 3,  5 ou même 10 ans, personne n'est en mesure de le préciser. Sauf que le ministre des finances grec déclare que la récession sera de 4% en 2010 (mais qu'elle diminuera par moitié après: il faut le croire sur parole, puisque, grâce au "plan", les Grecs auront de l'argent pour cotiser et consommer !!!).

On oublie aujourd'hui que la Grèce fut jadis "compétitive", moins bon élève que l'Espagne, mais souvent louée pour son "adaptativité" aux règles d'une économie moderne. Attention, il ne s'agissait point de compétitivité autre que celle des services, du tertaire surdimensionné, des "industries" du tourisme et de quelques autres bandits de l'immobilier et des travaux publics. Il s'agissait aussi d'un pays bien commode, un amortisseur à la frontière de l'Europe, qui pourrait faire barrage à l'installation de "la misère du monde" chez d'autres, plus policés, plus développés: la Grèce pourrait bien se servir des flots de migrants pour faire avancer des pans entiers de l'économie souterraine, personne ou presque ne s'en est ému. Au contraire même, lorsque le dumping salarial est devenu presque une règle, les "affaires" en Grèce ou avec des entreprises grecques n'ont jamais été aussi juteuses.

 

Cependant, le peuple grec ne s'est jamais vraiment résigné: ce n'est pas un hasard si, lors de la campagne menée en France en 2005 pour une autre Europe que celle des capitalistes, les Grecs étaient parmi les premiers à encourager, soutenir et déplorer l'absence de référendum chez eux: les conséquences du corset imposé par le Pacte de Stabilité n'échappaient pas à ceux qui constataient, impuissants, la dégringolade de leur pouvoir d'achat malgré des subventions copieuses de la part d'une Europe "amicale" et hypocrite.

 


Héritage du passé et responsabilités de toujours

 

Aujourd'hui, on semble découvrir la dette grecque (ainsi que le jeu double et traître joué dans cette affaire par Goldman Sachs), l'économie affaiblie voire exsangue du pays, la fraude fiscale et le travail au noir qui privent l'État de ses recettes, les subventions européennes englouties par différents "scandales". Aujourd'hui, on cherche désespérément où sont les banques, mastodontes de la finance et pompes à crédit, à spéculation et à profits, généreusement tirées d'affaire grâce aux contribuables (nous tous, y compris les Grecs) qu'elles condamnent sans scrupules au pain sec et à l'eau, "pour l'exemple". À qui, à quoi faut-il donner "l'exemple"? Peut-être aux autres "cochons", en premier lieu le Portugal, dont la viande n'est pas jugée assez savoureuse pour le prochain grand festin des néolibéraux?

 

Oui, la fraude fiscale existe en Grèce et elle est très répandue; mais quelle volonté politique ont montré les gouvernements successifs de la droite ou de la social-démocratie pour faire cesser ce fléau? Oui, les lobbies qui ont englouti des subventions européennes destinées au développement du pays sont une réalité; mais la social-démocratie actuellement au gouvernement a-t-elle oublié que certains de ces lobbies ont été par le passé des repaires d'amis de ministres du gouvernement d'Andréas Papandreou, le père de l'actuel premier ministre? Oui, la Grèce est bien dans la zone euro; mais pourquoi oublier de préciser que c'est le gouvernement social-démocrate de Costas Simitis, tant apprécié de Bruxelles, qui s'est empressé de faire rentrer le pays dans cette zone, sachant pertinemment que son économie n'était pas au point et qu'il y avait davantage à perdre qu'à gagner pour le peuple grec? M. Simitis, sans vergogne, déclare dans la presse aujourd'hui que "la Grèce paie sa politique clientéliste", que les responsabilités incombent à la droite revenue au pouvoir depuis 2004 et que... la crise offre au pays l'opportunité de changer tout ça. M. Simitis participe, malheureusement, aujourd'hui à la décrédibilisation générale du personnel politique grec, ce qui est l'ennemi de la démocratie et l'ami des droites extrêmes et populistes.

 

Mais revenons à la zone euro. L'euro remplaçant la drachme, la modernité, l'avenir: nous avions eu par le passé l'occasion de constater que le paradis qu'ils nous avaient annoncé n'existait pas, qu'il s'est transformé en enfer pour les salariés (et les chômeurs, dans un pays où le chômage officiel s'élève à plus de 13% de la population, ne parlons même pas du chômage "officieux"...). Imaginez-les, ces salariés, recevant des salaires "grecs", mais étant obligés de payer des prix "européens" pour nourrir leur famille, se vêtir, offrir de bonnes études à leurs enfants, se loger etc. Imaginez-les travaillant à deux ou même trois emplois en même temps, car le salaire d'un seul est insuffisant. Imaginez ces retraités, obligés de travailler pour gagner quelques miettes leur permettant de vivre. Imaginez le système du paradis dont rêvent les libéraux: un quart des PME ou TPE ne déclarent pas leurs salariés, ce qui accroît la fraude fiscale (la part non déclarée du salaire est versée au noir, quand elle l'est) et empêche toute revendication (un salarié au noir est un salarié docile et corvéable à merci, à l'instar des salariés sans-papiers en France...). Imaginez encore l'avenir radieux des "ruptures à l'amiable" et autres "auto-entrepreneurs" que la propagande de la droite nous présente comme une panacée: dans les nombreuses écoles privées de langues (mais aussi dans d'autres PME ou TPE), les mêmes salariés, souvent très qualifiés avec de hauts diplômes universitaires, sont "embauchés" pour 9 mois, la durée d'une année scolaire, licenciés par la suite (pour travailler au noir) et réembauchés à la rentrée sous le même régime; ou bien pire: les salariés ne sont pas "embauchés" du tout, mais considérés comme des prestateurs de services indépendants, de sorte que l'employeur n'a aucune obligation à leur égard...

 

La liste serait longue, et toutes ces dérives ont préexisté de l'entrée de la Grèce dans l'UE et dans la zone euro. Mais ces exemples, ignorés du grand public, donnent déjà une idée de ce qui se profile à l'horizon si nous laissons faire. Il ne serait pas inutile d'ailleurs de rappeler ici la faiblesse du mouvement social et de la gauche grecque (NDLR: le terme "gauche" dans le vocabulaire courant grec, désigne les formations à gauche du PASOK, le parti socialiste grec), qui n'ont pas permis une prise de conscience plus générale de la catastrophe. C'est pour cela que les grandes grèves et les mobilisations de décembre 2008 ont donné tant d'espoir à des citoyens habitués à s'accommoder du moindre mal ou à avoir recours à des solutions individuelles, abandonnant le terrain de la lutte collective. Mais aux dernières élections (septembre 2009), les deux formations de gauche (KKE et SYRIZA) ont perdu chacune un siège, tandis qu'en face, l'extrême-droite relevait la tête avec un gain de 5 sièges et une augmentation de près de 2% par rapport à 2007. Situation inquiétante dans un pays où les stigmates de la dictature des colonels (1967-1974) ne sont pas complètement effacés...

 


Aujourd'hui, inquiétudes, peurs, colères, mobilisations, solidarité

 

Les sondages lus dans la presse grecque ces derniers jours indiquent que 85,6% des Grecs sont inquiets pour leur avenir, que l'activation du "mécanisme de sauvetage" suscite l'indignation (31,2%), la déception et la peur (30,6%), la tristesse ou la honte (22%). Les manifestations se multiplient. Une énième grève générale interprofessionnelle est annoncée pour le 5 mai, très suivie, avec des manifestations massives, malgré les provocations de l'extrême-droite, responsables de la mort tragique de 3 personnes. Des messages de solidarité arrivent de toute l'Europe, montrant au peuple grec qu'il n'est pas seul. Une délégation de la CGT est allée manifester à Athènes. Le secrétaire général de la Confédération des syndicats européens, John Monks, a interpellé dans une lettre la Présidence espagnole de l'UE, la Présidence de la Commission, la BCE et le Parlement européen devant la "faillite abjecte des institutions européennes" de régler le problème et a annoncé sa participation aux manifestations du 5 mai à Athènes. Le journal l'Humanité a lancé une pétition de soutien, avec un très grand succès.

 

Tout cela fait chaud au cœur, amis et camarades de toute l'Europe. soyez-en sûrs,  le peuple grec sait résister, il l'a montré lors de sa longue histoire de luttes contre tous ceux qui ont tenté de le contraindre à la servitude volontaire. Le peuple grec est debout, et il le restera, quoi qu'en disent les "experts" des médias bien-pensants. Or résister n'est pas toujours synonyme de trouver une issue, se débarrasser des satrapes et marcher vers l'avenir sans crainte. C'est là où les Grecs ont besoin de tous ceux qui ne se résignent pas et ne courbent pas l'échine.

 

Aider vraiment la Grèce et les Grecs

 

Amis et camarades de France et de toute l'Europe, savez-vous quelle sera la meilleure victoire pour le peuple grec? Que la bataille des retraites soit gagnée en France, que les Italiens réussissent leur mobilisation pour l'école publique le 14 mai, que le mouvement social s'enracine et se développe dans tous les pays européens et que de véritables propositions de transformation sociale émergent du champ politique. Voilà comment vous tous, amis et camarades français et européens, pouvez participer à la lutte du peuple grec. Ce sera un pas de plus que les lettres de soutien et les pétitions. Les grévistes des grèves passées et à venir, les paysans grecs en lutte, les jeunes grecs de la génération des "700 euros" de 2008, toutes ces forces donnent une image du pays bien plus vivante et vivifiante que les salles de marché à l'atmosphère nauséabonde. Bien plus que la condescendance hypocrite de l'UE et du FMI qui veulent mettre la Grèce au pas, les peuples de l'Europe montreront qu'il savent lutter et gagner ensemble !

Dina Bacalexi

Article à paraître dans le prochain Bulletin de la Recherche Scientifique du SNTRS-CGT



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